Voilà 35 ans au cœur de l’Afrique, s’est écrit l’histoire d’une légende. Kinshasa, l’actuelle capitale de la République Démocratique du Congo (ex-Zaïre), accueillait le « Combat du siècle » opposant George Foreman à Mohamed Ali. Ce soir d’octobre 1974, dans une ambiance infernale Ali devenait le plus grand boxeur de tous les temps, le « sorcier du noble art ». Aujourd’hui délabré et tombé dans l’oubli, le stade survit dans le souvenir d’Ali.

L'ombre du grand Ali plane encore aujourd'hui sur Kinshasa

L'ombre du grand Ali plane encore aujourd'hui sur Kinshasa

Il est trois heures du matin ce 30 octobre 1974. Deux boxeurs rentrent dans l’arène. Le stade Tata Raphaël de Kinshasa au Zaïre (actuel Congo) a fait le plein. James Brown et d’autres stars américaines assurent le spectacle depuis l’après-midi. Le public est survolté et scande le nom de son héros : Mohamed Ali. Certaines femmes trouvent Georges Foreman beau. Mais la majorité des spectateurs n’a d’yeux que pour Ali qui, à 32 ans, veut reconquérir le titre de champion du monde des poids lourds. Le maréchal Mobutu Sese Seko, chef d’Etat, qui trône au premier rang, jubile. Le Zaïre est le temps d’une nuit, le centre du monde. George Foreman, le champion du monde des poids lourds en titre et Mohamed Ali, l’ancien champion du monde, vont maintenant s’affronter.

Mobutu dans ses oeuvres propagandaires !

Mobutu dans ses oeuvres propagandaires !

« C’était merveilleux pour nous les Africains ! Il y avait 5 champions du monde dans la salle. Les journalistes du monde entier avaient fait le déplacement pour assister au match du siècle. Ils n’ont pas été déçus » assure Pierre Kabala. Journaliste à la télévision nationale congolaise depuis plus de 30 ans, Kabala était aux premières loges. Au troisième rang pour être exact. Il commentait le match en différé pour la télévision congolaise. Pourquoi en différé ? « Pour laisser l’exclusivité à la télévision américaine. C’est d’ailleurs pour ça que le match n’a débuté qu’à trois heures du matin ». Dans son bureau, partout des photographies rappellent le combat. Il y a même deux petits gants de boxe suspendus sur un mur. Un cadeau de Mohamed Ali lors de leur première interview. Un petit rien qui fera du journaliste le premier supporter du champion.

Pierre Kabala, journaliste, conserve précieusement les vestiges du combat. En haut, deux petits gants, cadeau d' Ali à Pierre.

Pierre Kabala, journaliste, conserve précieusement les vestiges du combat. En haut, deux petits gants, cadeau d' Ali à Pierre.

Ce combat était exceptionnel à bien des égards. Don King, le célèbre promoteur, avait fait des miracles. Les champions devaient recevoir chacun la somme de 5 millions de dollars et en prime, un titre de champion du monde des poids lourds pour le vainqueur. De telles sommes n’avaient jamais été mises en jeu jusqu’à lors dans l’histoire de la boxe. L’affiche était alléchante. Foreman représentait la jeunesse et la puissance. A l’époque il était le boxeur le plus prometteur de sa génération. Ali, qui avait connu des mésaventures, semblait incapable de gagner. Il n’était qu’un challenger. Il en ressortira comme le plus grand boxeur de tous les temps.

Dépenses pharaoniques

Par cette porte, Ali a fait son entrŽée pour se livrer au combat du siècle.

Par cette porte, Ali a fait son entrŽée pour se livrer au combat du siècle.

La tension est palpable dans le stade. Plus de 50 000 spectateurs ont fait le déplacement. Les cinq premiers rounds sont clairement en faveur de Foreman. En poids et en taille, il est supérieur à « Cassius Clay ». « Tout le monde pouvait remarquer qu’Ali avait peur. Il tentait d’esquiver les coups mais souvent il devait s’accrocher au « taureau » qu’était Foreman pour ne pas tomber. Il évitait le centre du ring. Au troisième round, Ali chancelait ». Bien que dominé, il n’hésite pas à invectiver son adversaire à chaque fois que ce dernier lui assène un coup : « C’est tout ce que tu peux faire, enfoiré ? ». Ali est un provocateur. Les semaines précédent le combat, il s’amusait à s’introduire dans le camp d’entraînement de Foreman pour le narguer. Ce sont ce genre d’anecdotes qui en feront un mythe.

Dès son arrivée à Kinshasa, trois semaines avant la rencontre, il s’applique à séduire la population. Le boxeur américain apprend quelques phrases en lingala, la langue de l’Ouest de la République Démocratique du Congo. Plutôt que de s’isoler, il préfère faire son jogging dans les quartiers populaires de la ville. Il simule des combats avec les enfants. Sa popularité atteint des sommets. Kabala rappelle que « déjà avant d’arriver, Ali était déjà bien vu par les « Zaïrois ». Son engagement pour le peuple noir aux Etats-Unis ou encore son refus d’aller faire la guerre du Vietnam ont été très bien perçus ici ». Ali est un personnage emblématique pour ses prises de position. Outré par la place des noirs dans son pays, il adhère aux idées de Malcom X et se convertit à l’islam. Cassius Clay devient Mohamed Ali. En 1966, il refuse de partir faire la guerre au Vietnam. L’année suivante, son titre de champion du monde lui est retiré. Il lui est interdit de boxer pendant trois ans.

Engagé politiquement, Ali veut devenir un des leaders du monde noir. Son ambition va croiser celle d’un autre homme. Au début des années 70, Mobutu, le dictateur du Congo, lance une grande campagne « d’authenticité ». Il s’agit de redonner au Congo ses valeurs ancestrales, africaines. Il nationalise l’économie et décide de changer le nom du pays. Le Congo devient Zaïre. Mobutu se demande comment faire connaître ce « nouveau » pays. Ali devient un instrument marketing. Ces deux hommes que tout oppose se retrouvent sur un point : redonner sa dignité à l’homme noir et par là même devenir des icônes du tiers-monde.

Le combat permettra de promouvoir le Zaïre (ex-Congo belge) dans le monde entier. L’affiche du combat annonce la couleur : « Une rencontre entre deux Noirs, dans un pays noir, organisée par des Noirs et attendue par le monde entier : voilà une victoire du mobutisme ! ». Pour faire venir les deux champions au cœur de l’Afrique, l’homme à la toque de léopard ne va pas lésiner à la dépense. Les télévisions américaines exigent que le match soit retransmis en direct. Ce sera fait malgré les coups exorbitants que cela implique. Pour pouvoir déplacer tous les journalistes, Mobutu rachète l’ensemble de autobus de la coupe du monde de football de 1974 en Allemagne. « En fait, pour le pays c’est le début de la banqueroute » insiste Kabala. L’argent ne compte pas. Le peuple paye. Seul le rayonnement international du pays importe.

Pierre fait la visite du stade, aujourd'hui tombé à l'abandon.

Pierre fait la visite du stade, aujourd'hui tombé à l'abandon.

« Pique comme l’abeille et danse comme le papillon »

« Ali Boma yé ! » : Ali tue-le ! Les spectateurs épaulent leur favori de toutes leurs forces. Ali vacille mais tient bon. Belinda, sa femme, est agrippée au siège. Elle aussi vacille. Mais peu à peu Foreman se fatigue. Ses coups deviennent moins précis. Ali réalise le meilleur match de sa carrière sur le plan tactique. Il adopte une « fausse » garde et utilisant les cordes suivant la stratégie du « rope-a-dope » (la corde comme « dopant »). Dundee, son entraîneur aurait selon la légende, détendue les cordes pour que son poulain puisse s’y enfoncer profondément. Joe Frazier et Ken Norton, deux champions du monde ayant battus le maître, sont au premier rang. Ali continue de provoquer Foreman : « Tu vas tomber devant tout le monde comme un sac de fou-fou (sorte de farine locale) ! ». Sa prophétie se vérifie. Au huitième round, Ali adresse une droite sèche et fatale. Foreman s’écroule. KO. Ali récupère sa ceinture de champion du monde. Le stade est debout et hurle son nom. A Kinshasa Ali devient une légende.

Benoît Mukumayi se rappelle de ce moment qu’il a suivit à la télévision. Il avait huit ans. C’est ce combat qu’il lui a donné le virus de la boxe. « Mon père était un vrai fanatique d’Ali. Moi, j’adorais son style, sa technique, son jeu de jambe. C’est un honneur de pouvoir m’entraîner là où le Dieu de la boxe s’est entraîné», explique l’actuel champion du Congo des poids lourd léger. En effet c’est dans la salle où Ali s’est préparé avant le combat, que Benoît enchaîne aujourd’hui les séances d’entraînement. Tous les jours de 6h à 8h du matin.

Benoît Mukumayi, boxeur, s'entraîne quotidiennement dans la même salle qu'Ali voilà 35 ans.

Benoît Mukumayi, boxeur, s'entraîne quotidiennement dans la même salle qu'Ali voilà 35 ans.

La boxe est partout, y compris sur les poches de Whisky.

La boxe est partout, y compris sur les poches de Whisky.

Une ampoule faiblarde au plafond, des murs décrépis et quelques photos sur les murs, 30 ans après c’est tout ce qu’il reste de l’endroit mythique. Pour Kabala, le journaliste, reste un petit sentiment d’amertume : « On lui en a toujours voulu de ne pas être revenu sur les lieux de ses exploits. Il aurait pu faire un petit quelque chose pour réhabiliter le stade, aider les jeunes boxeurs africains ». Après ce match en 1974, le Zaïre connaît un réel engouement pour la boxe. Et puis plus rien, fautes de moyen. Des amateurs viennent encore le soir s’entraîner au stade. Ça et là des familles squattent les sous-sols. L’endroit mythique a perdu de sa superbe. Benoît, qui combattra dans un mois, manque de tout. Chaussures trouées, gants de boxe usés, il garde pourtant l’envie de continuer sa route. Dans l’ombre de Mohamed Ali.

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2 commentaires

  • owelle (1 comments), le 1 novembre 2010

    je souhaiterais me procurer l affiche du combat ALI-FOREMAN au Zair en 1974 merci de me dire ou je peux eventuellement la trouver

  • Benn (1 comments), le 29 juillet 2013

    Tres bon reportage.

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