Par mushroom

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Par-delà le Bien et le Mal…

…une critique qu’il n’est pas recommandé de lire avant de voir le film.
L'affiche d'"Un Prophète" 
 Je voudrais proposer ici, en même temps qu’une critique qui s’avèrera, je le crains, honteusement dithyrambique, des pistes de réflexion et de débat concernant le dernier film de Jacques Audiard, Grand Prix mérité au dernier festival de Cannes.
 La dithyrambe, d’abord. Jacques Audiard propose un film d’une maîtrise formelle et narrative éblouissante. Il mêle le pur plaisir cinématographique d’un film visuellement magnifique, émotionnellement terrifiant, et un questionnement sur la morale qui passe, précisément, par cette esthétique. Un grand film sur la violence à la française, soit une chose plutôt rare : l’influence du cinéma américain sur Audiard est significative. Il serait presque inutile de revenir sur la performance des acteurs – un premier rôle révélation, Tahar Rahim, face à un Niel Arestrup glaçant de violence mal contenue. Après les tâtonnements, le cinéaste trouve ici l’aboutissement d’une recherche autour de cet engrenage de la violence, fatalité moderne, inéluctable dans certains milieux sociaux bien précis. Ici, c’est la prison, lieu paradoxal dans son essence : on voudrait en faire celui d’une punition, d’une expiation, d’une rédemption, il n’est finalement qu’une vaste arène de cirque dans laquelle les détenus, livrés à eux-mêmes, n’ont d’autre choix que de manger ou d’être mangés.

 

 

La loi de la Jungle
  C’est donc l’arrivée dans la fosse aux lions pour Malik El Djemela. On ne saura jamais pourquoi il est venu ici. Il a 19 ans, ne sait ni lire ni écrire, il a une gueule d’ange qui n’a pas encore compris qu’il était définitivement déchu. D’abord solitaire, il se heurte évidemment à la violence des détenus. Mais le film ne s’attarde pas sur les conditions glauques de la détention, sur la violence pure et simple, animale. Non, ce qui intéresse Audiard dans la violence, c’est qu’elle est avant tout un système social. La prison n’est en ce sens qu’un microcosme d’une société de plus en plus dure. La loi de la jungle.
 Et la loi de la jungle en prison impose moins de frapper le plus fort que d’être protégé. Malik va l’apprendre en tombant sous la coupe des Corses, un groupe de détenus qui tiennent plus ou moins la “Centrale”, sous l’égide de Luciani, un parrain tout-puissant qui poursuit ses affaires en toute quiétude et n’a guère l’habitude de laisser le choix à ceux qu’il “recrute”. Pour Malik, ce sera donc “tuer ou être tué”. Luciani veut l’utiliser comme exécutant pour liquider un prisonnier en transit, pour une raison quelqconque, mafieuse donc obscure. Et l’obcurité même de cette raison fait de ce premier meurtre un rite de passage, une initiation à part entière.

Niels Arestrup et Tahar Rahim

Niels Arestrup et Tahar Rahim

Un parcours initiatique: “en sortir un peu moins con qu’on y est entré”
 Car l’immense force du film est de conjuguer une apparence hyper-réaliste, une tension cinématographique et narrative rare, et un sous-texte métaphysique et spirituel extraordinairement dérangeant. Ainsi, par exemple, les conditions du meurtre -la prison- vont justifier, du point de vue scénaristique, sa mise en scène : Malik doit cacher une lame de rasoir dans sa bouche, s’introduire dans la cellule du prisonnier qui s’intéresse à lui pour des raisons sexuelles, et, le moment venu, faire jaillir la lame entre ses dents pour égorger l’homme. Forme sacrificielle s’il en est de mise à mort, qui n’est pas exempte d’échos mythiques – Malik fait ici “la fille”, les truands le disent eux-mêmes, il est Judith qui s’introduit auprès d’Holopherne. De plus, les acolytes de Luciani lui font “répéter” son rôle, ajoutant ainsi à l’aspect symbolique : chaque geste doit être effectué d’une manière bien particulière.
 Inutile de revenir auprès de ceux qui auront vu le film sur l’atroce violence de cette scène. En un sens, Adiard fait commencer le parcours de Malik el Djemela là où celui du personnage de Romain Duris s’était arrêté dans son film précédent : par un corps-à-corps sanglant qui fait basculer le personnage dans une autre dimension. Mais un grain de sable s’est glissé dans la mécanique bien huilée des Corses. Reyyed, la victime, a parlé à Malik. Il l’a fait asseoir, lui a proposé un café, lui a parlé de l’école dans la prison. “L’idée, c’est d’en sortir un peu moins con qu’on y est entré”, telle est la parole essentielle que Reyyed va transmettre à Malik avant de mourir par sa main – parole que Malik, paradoxalement, va mettre en pratique, mais pas forcément comme Reyyed l’avait imaginé.

La Parole
 Certes, il se rendra à l’école de la prison. Et la parole jouera un grand rôle dans son parcours – les paroles, surtout. Car en apprenant le corse simplement en écoutant Luciani et ses potes, auprès desquels il fait le larbin, Malik va devenir l’allié le plus précieux de Luciani, son espion infiltré dans sa propre tanière, et son envoyé spécial dans la prison, puis au-dehors par le biais des permissions, pour régler ses “affaires”. La parole est un pouvoir en ce lieu où réseau, corruption, trahison sont les maîtres mots – matons et prisonniers confondus. Pouvoir se parler sans être compris de tous est un atout. Fort de cet avantage, et ayant vite saisi les règles du jeu, Malik va profiter des privilèges que lui obtient Luciani pour monter son propre réseau, son trafic de shit, ses petites magouilles. Non sans risques, et non sans heurts. Car si Malik est un arriviste forcené, qui finira par se retourner contre son “parrain”, on ne saurait lui en vouloir. Difficile de croire à l’amitié à “la Centrale”. L’amitié, c’est l’intérêt et elle dure tant que les intérêts des uns et des autres concordent. Utilisé par un Luciani tyrannique (Niel Arestrup, impressionnant), qui punit toute mise en danger de ses affaires par des accès d’une violence cruelle, Malik finira par prendre sa revanche.

De l’initiation à l’apothéose
 Et cette revanche elle-même, cette trahison, ne fait que répondre, semble-t-il, à la trahison initiale. Le premier meurtre, dans lequel il était un simple exécutant, trouve son aboutissement dans la mission que lui confie Luciani : monter une équipe pour abattre son propre chef. Les deux meurtres se répondent, tissent un système d’échos entre le meurtre de Reyyed, le premier stade de l’initiation de Malik, et cet acte qui va en réalité marquer son accomplissement en tant que “prophète”. Malik va réussir sa mission menée comme une opération-suicide, contre toute attente, et atteindre, assourdi par les coups de feu, un état quasi extatique, proche d’une petite mort. En rentrant de sa permission en retard, il s’accorde alors une épreuve de quarante jours et quarante nuits au mitard, hébreu solitaire dans le désert. Tandis que le monde des corses, déchiré par cet meurtre, se mène une guerre intestine dans le reste de la prison, Malik court, court, seul dans son trou. La lumière qui tombe du haut écrase son visage, comme elle écrasait son sourire béat, son apothéose, dans la voiture blindée qu’il a remplie de cadavres. Peut-être est-il est devenu, à ce moment précis, le prophète annoncé par le titre.

 Tahar Rahim, le "prophète"

 Quel prophète ?
 Et c’est bien là ce qui m’interroge. Qui est ce prophète du titre ? Le sous-texte religieux est omniprésent mais complexe. Malik ne délivre pas de parole, rôle que l’on pourrait attendre du prophète, il se sert en revanche habilement de celle des autres. En fait, il n’est pas impossible que le véritable prophète, la figure spirituelle en tout cas, soit à l’origine Reyyed, que Malik met à mort sauvagement au cours d’un corp-à-corps ambigü, s’appropriant ainsi quelque chose de lui-même. Il met Malik sur la voie de la parole – celle des Corses, celle de la maîtrise du langage, celle aussi de la joute verbale, de la menace, des relations entre détenus dans lesquelles il faut savoir en imposer. Et, surtout, son fantôme omniprésent accompagne Malik pendant toute une partie du film, ce qui tend à confirmer l’hypothèse d’une transmission de Reyyed à Malik.
 Reyyed donne la parole, mais il est également compagnon sur le chemin de la rédemption inversée que va connaître Malik. Porteur d’une touche de comique macabre (les blessures de son cou rejetant la fumée de sa cigarette…), il annonce les actions des autres détenus, et peut-être est-ce lui qui permet à Malik d’entrevoir la biche qui va lui sauver incidemment la vie sur une route marseillaise. Car à ce moment “notre héros” est en situation critique : le mafieux auprès duquel Luciani l’a envoyé traiter lui a mis le couteau -pardon, le revolver sur la gorge, doutant de son rôle auprès des Corses et s’interrogeant sur la mort de Reyyed. Et c’est une malheureuse biche qui va sauver la situation, en s’éventrant au dessus de la voiture.
 Un couteau sous la gorge, un animal sacrifié à la place d’un jeune homme… Difficile de ne pas y retrouver encore une référence biblique. “Isaac”/ Malik a échappé au couteau d’Abraham et de ce fait-même va devenir intouchable – Malik avoue ensuite le meurtre de Reyyed. Mais Lattrache ne lui fera rien. Parce qu’il a annoncé la venue de la biche ? Parce qu’il a avoué le meurtre ? En tout cas Malik lui impose le respect. Il  appris. Il a appris du prohète initial qu’était Reyyed, il a appris de son maître Luciani, il a surtout appris la trahison et c’est lui, en définitive, qui va imposer sa loi.

Un itinéraire christique
 Le film s’avère très dérangeant dans l’utilisation des codes religieux et narratifs, mais c’est, finalement, que le personnage se situe au-delà des notions de bien et de mal. Malik a 19 ans quand il arrive à la Centrale, il est absolument vierge et son apprentissage social, qui se fera dans le milieu carcéral, n’inclut tout simplement pas l’idée de morale. C’est peut-être le sens du coup de force esthétique du film : filmer l’itinéraire de Malik – de la petite délinquance au grand banditisme – comme une rédemption, comme un parcours initiatique et spirituel qui trouve son aboutissement dans la trahison. Avec pour conséquence une regard ironique et polémique sur la prison – le film, bien qu’il n’insiste pas tant que cela sur la violence et la corruption, aurait eu des difficultés à être distribué en salles.
  Tous les aspects techniques du film contribuent à opérer cette transfiguration de la success story d’un bandit en un itinéraire christique : une image très travaillée, une lumière blanche qui écrase les visages des prisonniers, en faisant d’eux des images, voire des icônes, une caméra faussement brouillonne et un montage dynamique qui multiplie et entrecroise les scènes de violence. D’ailleurs, en dépit de tous les questionnements que peut susciter le film autour des références bibliques, de l’interprétation du parcours de Malik, du sens à donner à cet itinéraire d’un arriviste, le plaisir pur de la forme, de l’esthétique, de la tension narrative et formelle reste la plus grande réussite du film. La grande force d’Audiard est de faire émaner le questionnement du spectateur de la forme elle-même, critiquable au point de vue éthique donc paradoxale, puisqu’elle nous décrit ce qui pourrait être une descente aux enfers comme une réussite sociale.
 
  Ici, c’est bien la forme qui sublime et transcende le fond, multipliant les couches de sens autour de l’émergence d’un bandit, nouvelle figure du self-made-man en ces temps de crise où les self-made-men font souvent bien piètre figure. D’ailleurs, et pour éclairer, peut-être, la troublante image finale – vous avez déjà vu, vous, un film de bandit qui se termine sur un happy end  ? -, il est bon de savoir que la chanson qui l’accompagne est une version modernisée de “La Chanson de Mackie”, tirée de L’Opéra de Quat’sous de Brecht. La chanson qui couronne le règne de Mackie le surineur, le bandit, le magouilleur… Un prophète des temps nouveaux ?

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