Par mushroom

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Parlez-vous le Tarantino ?…

…ou pourquoi il ne faut pas avoir peur du dernier film du mauvais garçon le plus talentueux du cinéma américain.

 C’est un fait récurrent autour de moi : le nouveau Tarantino fait peur, ou tout du moins il ne fait pas envie, (trop) bien déguisé sous ses dehors de film de guerre. Aussi, et même s’il n’en a pas tellement besoin au regard de ses excellents démarrages en France comme aux U.S.A., je voudrais ici réhabiliter Inglourious Basterds, avant qu’une communication trop marketing ne lui accole l’épithète flatteuse mais mortifère de chef-d’oeuvre maudit. Et, tant qu’à faire, esquissons ici ce qui nous semble essentiel pour pénétrer dans le cinéma de Tarantino, traçons un vademecum indispensable aux néophytes dans ce territoire truffé de pièges.
 Ces pièges, pourrait-on croire, sont à coup sûr ces références dont le cinéaste, certes, est friand. Mais nul besoin d’être un expert dans toutes les catégories du cinéma bis pour apprécier Inglourious Basterds. Au contraire, Tarantino y joue sur le genre avec inventivité et irrespect, ce qui fait tout le sel du film. Tantôt, il pousse jusqu’au bout certains stéréotypes du cinéma (ainsi celui de la scène de tension qui débouche sur un affrontement ultra-violent), les vidant ainsi de leur sens, confinant à un absurde quasi-beckettien, lequel ne laisse demeurer qu’un seul sens possible : ce sens est esthétique, c’est celui de la beauté d’une scène de pur cinéma. Tantôt il renverse sans vergogne, et avec une délectation communicative, les codes et les idées reçues des films de guerre américains.
 Je pense ici à cette caractéristique curieuse qui veut que les américains soient TOUJOURS les “bons ricains” dans leurs propres films, et que toute la responsabilité de la violence ou de la guerre soit immanquablement rejetée, comme si c’était naturel, sur la partie adverse, quelle qu’elle soit. Et ici, dans ce contexte de la Seconde Guerre Mondiale qui sert à l’Amérique le rôle de sa vie, celui du Nouveau Croisé en lutte contre le nazisme, Tarantino met en scène une bande de juifs exilés aux Etats-Unis, brutes sanguinaires emmenés par un Brad Pitt en grande forme, dont le but est simple : casser du nazi. Scalper du nazi, aussi. Exploser du crâne de nazi à coups de massue. Bref, je vous passe les détails : à la violence ne s’oppose que la violence, la loi du Talion, sans aucune justification morale. Tarantino balaye à grands coups de torchon le potitiquement correct, et sa jubilation à démentir le mythe du bon soldat américain se transmettra à toute personne douée de sensibilité et ayant dû subir dans son intégralité, par exemple et au hasard, La Chute du Faucon Noir.
 On voit bien que, au-delà des poncifs du film de guerre, c’est également tout le discours attendu sur la Seconde Guerre Mondiale que le cinéaste fait voler en éclats. Foin des camps ici. Goebbels, dont les sombres agissements ne sont pas à rappeler, et Hitler lui-même, deviennent des pantins, pathétiques ou ridicules, traités sur un mode clownesque. Même les juifs du film ne sont guère sympathiques: ils n’ont qu’une obsession, la vengeance, la destruction. Car c’est du cinéma.
 C’est du cinéma, le premier commandement – et le seul – des Tables de la Loi selon Tarantino. Seul importe le plaisir du cinéma : le plaisir esthétique, l’émotion, le plaisir du spectateur, dégagés de toute considération morale, de tout message, de toute éthique. A quoi bon s’encombrer de tout cela ? C’est bien le seul message du film : nul besoin de message. En créant, pour y placer son film, une uchronie à partir de la Seconde Guerre Mondiale, Tarantino ne fait rien que d’habituel : créer à partir d’un monde en apparence réel cet autre lieu idéal, celui du cinéma, où tout peut arriver pour le seul plaisir de l’enfant avec ses j… Pardon, du cinéaste derrière sa caméra. Le monde de Kill Bill, de Boulevard de la Mort ou celui de Pulp Fiction ne sont pas plus réalistes que celui déployé ici, et Hitler ou Goebbels n’ont pas plus de réalité – et donc n’ont pas a être chargés d’une plus grande connotation morale – que la mariée en jaune. On peut noter au passage le coup de force sans précédent de Tanrantino, qui fait subir à la plus grande honte du XXème siècle un lifting comique et transforme un tabou littéraire (cf. le philosophe Adorno qui estime qu’écrire de la poésie après Auschwitz est “barbare”) en un prétexte à cinéma – donc à plaisir.
  Et c’est du cinéma tarantinesque, lequel, depuis Kill Bill, tourne autour de cette obsession : la vengeance. La vengeance comme forme particulièrement romanesque du conflit; car le conflit et surtout les rapports de domination et de soumission forment bien le coeur du cinéma de Tarantino. J’en tiens pour preuve la terrible première scène d’Inglourious Basterds, scène insupportable de reddition morale, dans laquelle c’est le langage qui est l’instrument de domination.
 Et oui, si de loin la violence déployée par Tarantino peut dérouter, il ne faut pas oublier que celle-ci est avant tout verbale et que le permier instrument du combat, c’est le langage. A chaque déferlement de violence est associée la question du langage, qui le prépare et le rend inévitable. Tarantino s’amuse ici avec son cadre, celui d’une Europe où se mélangent les différentes nationalités, pour orchestrer un ballet virtuose de langues dont la maîtrise assure le pouvoir et la domination. Le colonel S.S. Landa possède cette maîtrise et joue de ces différents langages, non seulement comme de masques, mais également pour traquer les juifs dont il a en charge la destruction.
 Le colonel S.S. Landa, alias Christoph Waltz : si vous n’aviez qu’une raison d’y aller, alors allez-y pour lui. Son prix d’interprétation à Cannes en mai dernier, iconoclaste et politiquement incorrect, est parfaitement mérité par une prestation détonnante, décalée, subtile et savoureuse – son onctuosité, sa préciosité et ses bonnes manières n’ont d’égaux que son sadisme latent, sa violence et son arrivisme… Je m’enflamme, je m’égare, mais une performance si originale est tellement rare de nos jours qu’elle mérite d’être soulignée. A vous de la découvrir… Et de la juger, car elle peut étonner.
 Ainsi, pour peu que l’on n’oublie jamais qu’on est ici dans le lieu de la fiction, dans l’univers violent, glamour, extrême en un mot, du cinéma, Inglourious Basterds est une variation virtuose, stimulante et intellectuellement excitante sur un genre battu et rebattu.  Scénariste savoureux et amoureux de l’image, Tarantino nous offre un excellent divertissement qui s’affranchit de toute conscience morale pour s’affirmer et s’assumer comme tel. Le cinéaste pousse même le vice, à l’instar du personnage d’Aldo Raine, jusqu’à “signer” son film… Mais à vous de juger de cet ultime clin d’oeil du cinéaste au spectateur, pour le moins… marquant.

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Un commentaire

  • Ally (4 comments), le 22 septembre 2009

    Du grand, du trés grand cinéma. Jouissif de bout en bout. Tarantino maîtrise avec brio l’image, le langage et les codes cinématographiques. A voir sans faute!

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