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Écrans noirs

Les machines ont toujours suscité de l’inquiétude. Les ordinateurs sont plus que des machines. Les ordinateurs inquiètent plus que les machines.
J’aimerais mettre à profit la grande patience des administrateurs de ce blog pour tenter d’inventorier les imaginations étranges que l’on peut entretenir au contact de la chose informatique.

Si l’écran noir est la page blanche du bloggueur, alors commençons par là.
L’écran est probablement la première chose à laquelle on est confronté dès qu’il s’agit d’informatique. C’est en tout cas celle qui se donne à voir le plus volontiers, le reste du matériel étant souvent voué à la discrétion maximale, voire la disparition. Existe-t-il un mot biscornu se terminant par phobie décrivant cette légère angoisse ressentie à la vue d’un écran d’ordinateur et, plus particulièrement, d’un écran d’ordinateur éteint ?

Il n’est bien sûr plus à démontrer que les écrans, téléviseurs ou moniteurs divers, lorsqu’ils sont allumés, captent immédiatement l’attention. Sources de lumière et diffuseurs de mouvements colorés, ils peuvent revêtir presque le même pouvoir hypnotique qu’un feu au milieu de la nuit. Cette fascination n’offre, néanmoins, que peu de mystère : nous comprenons pourquoi notre attention est happée et à plus juste titre encore dès lors qu’une interactivité a lieu entre l’objet et la personne. Notre étonnement, dans ce cas, provient de notre propre comportement : “Comment se fait-il que je ne parvienne pas à me détacher de cet écran ?” Le trouble apparaît dès que l’écran s’éteint. C’est un œil éteint, mais qui reste ouvert. Éteint, mais ouvert. Une nuit d’écran, obstinément opaque. Le dangereux Bachelard peut nous donner une lecture possible :

“Devant l’antre profond, au seuil de la caverne, le rêveur hésite. D’abord il regarde le trou noir. La caverne, à son tour, regard pour regard, fixe le rêveur avec son œil noir. L’antre est l’œil du cyclope”(1)

Je n’ai jamais rencontré de Cyclope ni d’ancien Grec aussi devrions-nous rester vigilants sur cette interprétation. Néanmoins, je souhaitais savoir si cette obscurité brillante braquée vers le vide vous évoquait la même impression de profondeur et la part d’inquiétude que ce mot contient. Les écrans éteints semblent des cavernes portatives, des grottes aux entrées desquelles nous pouvons nous questionner, désemparés par l’insondable qu’elles recèlent. Cette observation vaut surtout pour nos écrans “aplatis” que pour les amicaux cathodiques qui eux sont photons poussiéreux, vieilles stries et n’offrent une fois débranchés qu’un gris sombre presque beige. Le noir sombre, le vrai noir, l’outre-noir s’observe à la surface du matériel “plat”. Seule cette densité peut nous arrêter, nous laisser croire que, tel le spéléologue, notre notion du temps va se détériorer, et lentement, nous laisser succomber. Nous sommes aspirés.

Existe-t-il des constructeurs proposant de dérouler une sorte de paupière sur la surface du moniteur, un revêtement – ou voile – sur cette béance vertigineuse, ce trou noir monté sur socle ? Peut-être serait-il pire de masquer. La solution est bien probablement ailleurs. L’indiscrétion de ces appareils peut nous conduire à délimiter leurs périmètres plus prudemment. Leur terrain – rayon d’action – doit être balisé de manière à conserver sur son lieu de vie et/ou de travail des espaces à l’abri des gouffres.

(1) Gaston Bachelard « La Terre et les Rêveries du repos », José Corti. 1948 – pp. 198.