Par Santinele

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Le temps

Comme la plupart d’entre vous j’imagine, je travaille.

J’ai une activité, au sein d’un groupe de personne, dans un système.

Un système dans un autre système, dans un système, dans un système dans un système…

Vous connaissez la chanson.

J’ai une certaine liberté dans ce système, j’ai de la marge. Je peux inventer, planifier et proposer ensuite, mais je suis quasiment certaine d’avoir le tampon OUI pour tout ce que je propose. Et pour planifier – j’ai pris mon poste il y a peu – j’emprisonne le temps dans des dessins faits de lignes verticales, horizontales de différentes tailles. Pas toujours tracées à la règle les lignes. Mais l’ensemble, quand terminé, est assez “carré”. Je kiffe le “carré”. Grrr Miam. Je suis très fière d’avoir emprisonné le temps dans ces cases. Je vais pouvoir ensuite remplir ces cases avec des activités, des temps forts, des rencontres. J’adore çà. Et je sais, oui je SAIS parfaitement que rarement ces tracés s’entrecroisant encore et encore en colonnes et en ligne, créant ainsi des “cellules”, emprisonnent des choses qui vont se passer pour de vrai. Pas à 100%. J’ai beau les prévoir, les souhaiter, les désirer de toutes mes tripes, les trouver cohérentes entre elles et correspondre à des besoins – ceux pour lesquelles je les planifient, des enfants en l’occurrence – NOTHING DOING ! Tout est chamboulé, il y a des changements, des “traficotages”, du couper-coller ici et là et le tout devient un truc scotché de partout, qui tient avec  des ficelles. Et qui au bout du compte, ne ressemble pas du tout à ce qu’on avait cru au départ.

Mais néanmoins, quel bonheur de piéger le temps dans ces cases. Et puis j’exagère, le plus gros de ce qui a été prévu arrive effectivement. Mais il y a des changements, toujours, des coups de speed, des imprévus.

A chaque fois que je fabrique un calendrier, je suis heureuse car tout en le concevant, je pense et réinvente le découpage du temps, comme l’ont fait les premiers d’entre les sapiens sapiens, il y a bien longtemps. Çà m’oblige à me projeter dans l’avenir. M’oblige à me voir comme une créature finie, dont la vie tient dans un souffle et que malgré tout, il y a quelque chose que je ne connais pas, c’est la date de mon départ pour l’autre monde.

Quel paradoxe isn’t it ?

Je travaille demain matin, je vais retrouver l’équipe du système que je n’ai pas inventé et dont je subis volontairement – je suis contre la victimisation de soi – le cadre.

Les cadres. Et pour y trouver ma liberté, je trace des lignes. Des lignes qui me laisse de la liberté et qui surtout, montrent les limites aux autres qui sont là depuis avant mon arrivée.

Tout en traçant les lignes de mon calendrier fait maison, j’écoute Piers Faccini, Tinariwen, Sara Tavares et enfin Le Festival du Désert. Je les sens…en dehors de ma notion du temps. Je les sens pourtant si structurés. Ils ont le rythme. Et je me sens happée par l’envie de les suivre dans cet hors-temps où seul le rythme compte. Une sorte de rythme cosmique, propre à eux. Un rythme qu’ils auraient trouvé ou retrouvé, à force de lâcher prise, de briser les lignes de domestication du temps, telles qu’ont les leur a apprises. Peut-être pas tous. Pour Tinariwen, je ne suis pas certaine que dans l’oasis de Tessalit au nord du Mali, les touaregs soient dans le rythme de notre calendrier. Ils ont du avoir un choc en entrant dans le temps de l’Occident, ne serait-ce que pour faire des concerts, des tournées etc. Mais ils en connaissent la sortie, ils savent que ce découpage n’est qu’un découpage parmi d’autres.

Et çà me donne le vertige et de l’envie en même temps, à moi qui me rassure en traçant mes lignes, en les remplissant, planifiant, projetant, désirant… posséder le temps. J’ai tellement envie de sortir de ce temps de l’Occident que je m’y accroche de toute mes forces, des fois que je ne veuille plus y revenir, des fois que ailleurs, dans l’autre temps, je ne me rende compte qu’il y avait un “chez moi loin de chez moi” (Piers Faccini – A Home Away From Home).

Accident du temps, en/hors Occident.

Et j’ai pensé mettre en mots ce petit conflit cosmique, et en faire un article Bargeo. Pourquoi ai-je choisi d’écouter de la musique atemporelle pendant que je me bas pour maîtriser le temps ? Ai-je réellement envie de maîtriser le temps ?

De toute façon je sais pertinemment que viendra un temps, je lâcherai cette sécurité mentale, ce découpage du temps. Je sais qu’il faudra bien que j’essaye de le quitter. Pour que je trouve mon rythme qui vient du dedans.

Pour que le temps soit un ami qui m’accompagne et me laisse me développer à ma vitesse, dans ce que je sais faire. Les deux trois choses que je sais savoir faire et qu’il me faut parfaire.

Pour que le temps ne me soit pas imposé de l’extérieur de moi.

Pour que cette nomenclature seconde/minute/heure/jour/année devienne un choix, et non pas la règle, le centre autour duquel tourne mes notions du juste et du discordant. Et tout le reste. Oh le reste !

J’ai terminé mon beau calendrier fait maison. Je vais y mettre le numéro des semaines, et ensuite, je vais chercher toutes les fêtes possibles. Je vais voir s’il y a moyen de les caser, d’en faire des activités, travaux manuels ou rencontre “dansée”. S’il y a moyen de célébrer avec les enfants, si çà a du sens pour au moins un seul d’entre eux.

Bon, bon début de semaine à toute l’équipe de Bargeo.

Parce que c’est pas que, mais le temps file…

2 commentaires

  • George (169 comments), le 25 novembre 2009

    Très beau texte sur un sujet essentiel.
    Mais, comment trouves-tu le temps d’arrêter, de te poser, et même de réfléchir à cette organisation du temps qu’il est malgré tout illusoire de chercher à maitriser ?
    Je n’ai moi-même jamais le temps. Alors, je le vole. J’en prend, sur des activités qui me paraissent moins essentielles dans l’instant présent.
    Et dire que je n’avais même pas pris le temps de te souhaiter la bienvenue dans l’équipe de Bargeo !
    Toutes mes excuses, et merci de partager ici, avec nous un peu de ton temps.

  • Santinèle (81 comments), le 25 novembre 2009

    Je tâtonne et je comprends peu à peu les fonctionnalités du Glob…et j’ai compris qu’on pouvait tout simplement réagir aux commentaires des uns et des autres…en postant un commentaire à la suite ! Et merci à toi George pour ce commentaire élogieux.

    Et pour te répondre, je crois que dès que je sens que çà va trop vite, que je suis sur le point de me laisser prendre totalement dans un couloir de temps qui n’est pas le mien je m’arrête et je trace mes lignes verticales et horizontales. C’est une sorte de rituel pour me réapproprier le temps, le rythme. Je le fais aussi car j’ai besoin de me projeter dans l’avenir. Et de structurer les projets. Çà m’oblige à regarder en face le projet, sa faisabilité, tout çà. Je fabrique chaque année mon calendrier mural, il est à mon image, selon l’année. Et en fait c’est pendant que je le fabrique qu’il se passe un truc. C’est pendant que je l’élabore que le sens se fait, pas au remplissage, mais au “tissage”. Je suis certaine que tu connais ce sentiment, toi qui sait créer l’armature virtuelle d’un bateau-blog qui navigue sur le web et ramasse au passage des naufragés ou des nageurs du dimanche…

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