A l’heure où je vous parle, chers lecteurs, ce sont de bien sombres augures qui menacent les joyaux les plus brillants de notre culture.

Sachant que cette déclaration, par son emphase et son sérieux en fera rire plus d’un, je vous serais reconnaissant de ne point poursuivre plus avant la lecture de mon propos si vous n’accordez aucun crédit à l’adage selon lequel « se moquer du pédantisme, c’est vraiment pédantismer » (pensée 4-513 de Corsaire Sanglot). Ainsi, c’est l’âme en peine que je sollicite aujourd’hui votre attention, car si vous m’en croyez, nous vivons la fin d’une époque que bientôt nous regretterons. Bien que nous puissions toujours louer les incalculables bienfaits de notre toute puissance technologique, je suis pourtant effrayé du constat quotidien que je puis faire lorsque j’expose à qui le souhaite, l’essentiel de mes préoccupations. Poussé dans les méandres de l’Antiquité la plus ancienne ou la plus tardive par mon esprit manipulateur et captatif, mon interlocuteur en vient souvent à m’avouer au détour d’une phrase se voulant philosophique, qu’il ne perçoit pas l’utilité, ni même le bien fondé de mes études (vous l’aurez compris, je suis étudiant). Encore plus, pour peu qu’il n’ait pas sa langue dans sa poche, il arrive même à celui qui m’écoute avec l’attention que l’on prête aux discussions mondaines, de critiquer l’institution universitaire sous prétexte qu’elle serait dépassée depuis longtemps, fort coûteuse, peu rentable, voire complètement rétrograde et certainement inapte à la concurrence. Sa rhétorique abonde en arguments tout autant qu’en préjugés, et parfois, risquant le ridicule, il s’emporte en une dangeureuse colère où le franc-maçon et le fonctionnaire finissent par ne plus faire qu’un, où le parti communiste de l’ex-URSS devient comparable au CNRS, et où l’étudiant révolutionnaire apparaît comme le principal commanditaire de la crise économique. Face à une telle force critique, l’impuissance verbale me saisie, et ne sachant que répondre à cette confusion polémique, mon démon socratique me conseille  d’infléchir subrepticement mon propos pour en venir à discuter de la pluie et du beau temps, ou mieux encore de l’utilité du dernier appareil électro-ménager de la tante Irène.

En de telles circonstances, difficile de ne pas ressentir comme un soupçon de frustration. Demeurer insensible à une telle méprise n’est absolument pas envisageable lorsque la passion des lettres s’est emparé du tréfonds de votre âme. Le ressentiment provoqué par ce genre de mésaventure malheureusement trop fréquente à mon goût est sans aucun doute la principale cause à cet exercice de style pompeusement intitulé « Plaidoyer pour l’étude des sciences accusées d’inutilité avérée ».Mais à vrai dire, de ces quelques mots ainsi alignés pour la beauté du titre, il en est un qui me semble irrémédiablement porteur de l’une de ces dégénérescences qui caractérisent tous les mots creux. « Inutilité », la belle affaire…

Est-il possible de croire ne serait-ce qu’un court instant que tout ce qui a de la valeur est utile? L’Homme est tombé bien bas pour en venir à défendre de telles inepties. Car si l’on s’en tient au sens premier de ce mot, il faut admettre que ce qui est utile est comparable à un outil. Et je ne tiens pas pour raisonnable celui qui serait tenté de comparer l’utilité des lettres classiques à celle d’un vulgaire marteau. D’autant que si l’on réfléchit un tant soit peu, ce concept d’utilité montre vite ses limites; on me dit que le marteau est utile. Utile à quelque chose d’autre, autre chose qui à son tour apparaîtra utile et il en sera ainsi indéfiniment. N’est-ce pas? Et bien si vous me permettez, je ne vois là que le raisonnement d’un jeune enfant découvrant le monde lorsqu’il est en quête du pourquoi de chaque chose; « Et pourquoi j’ai un nez dans la figure plutôt qu’un bec? Et pourquoi il y a la lune? Et pourquoi papi mange sa soupe en faisant du bruit?… » Vastes questions qui, pour les plus téméraires, finiront par se réduire à une seule et angoissante interrogation: « pourquoi j’existe? » (« to be or not to be » comme dirait l’autre).

Et bien, à en croire les adeptes du « tout doit être utile » il y aurait une solution à ce problème. Il vous suffirait d’arrêter de vous poser une telle question. Et le plus facile pour cela, c’est d’inventer une réponse toute faite, toute cuite, et de préférence facile à digérer. De ces réponses que l’on trouve dans les pochettes surprises et les supermarchés, il en est une plus insupportable que toute autre. Elle consiste en une satisfaction primaire; se contenter d’appartenir à l’immense machine englobant tous les outils du monde, tel un rouage dans un mécanisme bien graissé. Ma vie a un sens parce-que j’ai un métier utile à la société, lorsque je dépense mon salaire, je suis utile à l’économie, ma mort elle-même sera utile à mes enfants car j’ai souscrit à une assurance-vie et je leur léguerai un bel héritage. Ma vie: « ça marche », aussi bien qu’un appareil électro-ménager. Et si par malheur, un jour de déprime, ça marche pas, alors je devient « has-been », alors j’évite de le montrer… Mais rassurez-vous, même dépressif votre vie a un sens parce-que vous êtes utile à l’industrie pharmaceutique. Alors, elle est pas belle la vie?

Si cette solution au problème posé sera pour certains la clef du bonheur, je n’y vois pour ma part qu’une dissolution. L’angoisse existentielle n’a rien à voir avec un cachet d’aspirine et ne saurait en aucun cas se transmuer en de magnifiques bulles pétillantes et miraculeuses. Si la question de l’existence est angoissante c’est précisément parce qu’elle n’offre aucune réponse satisfaisante et définitive. Et c’est précisément ce que l’on reproche aux sciences humaines, philosphie, lettres, histoire, elles n’en ont jamais fini de chercher et ne trouve rien d’utile. Elles coûtent et ne rapportent rien. Elles sont inadaptables à cette modernité obnubilée par la performance de nos super-outils, obsédée par la globalisation de notre économie et de nos moeurs… Si vous voulez mon humble avis, c’est de là qu’elles tirent toute leur grandeur.

(…Que votre indulgence à l’égard de ces quelques mots soit égale à mon insouciance, car si cet article vous semble décousu, c’est qu’en de nombreux points la rédaction fut tourmentée par une question existentielle: de tels propos sont-ils utiles et ont-ils vocations à le devenir?)

2 commentaires

  • Barth (25 comments), le 22 août 2009

    Utile ! Puisque le subtil sanglot du corsaire rapporte à ce Glob une effluve de café-philo…
    Je m’en réjouis !

  • Pseudo (5 comments), le 13 septembre 2009

    “de tels propos sont-ils utiles et ont-ils vocations à le devenir?”

    Voilà cher Corsaire Sanglot que l’utilité devient un souci pour vous : vous souhaiteriez être utile. Je dirai même efficace, vous aimeriez peut-être changer l’avis du lecteur ou tout au moins l’aider à réfléchir.

    Je pense que le manque d’utilité des sciences humaines que les gens déplorent, est en fait un manque d’utilité “économique” : ça ne rapporte rien. Réduire l’utilité à l’utilité économique, à l’argent, voilà un trait de la société où nous vivons.

    La question qu’il faut se poser (pour moi) est la suivante : existe-il pour un enseignement universitaire, une autre utilité que d’être un moyen de rapporter de l’argent ? La réponse est évidemment oui (en ce qui me concerne au moins).

    Mais pour faire justice au détracteur de l’université et ne pas les représenter tous comme des matérialistes cupides (même si ça existe), l’utilité économique a son importance.

    Pour être utile sur le plan économique, l’université doit dispenser aux étudiants un savoir “utile”, c’est à dire un savoir de qualité, qui leur donne une maîtrise du monde. L’université n’a pas besoin de se transformer en école de commerce, mais de bien remplir sa mission.

    Les cours magistraux dispensés dans les amphis ne suffisent pas. Un étudiant en sociologie peut terminer un cursus sans avoir réalisé une seule enquête, sans avoir la maîtrise des outils pour le faire. En littérature, les étudiants ont-ils le temps de travailler les textes et d’être accompagnés par les profs pour qu’ils puissent parfaire leurs méthodes d’analyse ?

    Bon, il se fait tard, je continuerai ça demain (ou plus tard), mais merci pour ta réflexion. J’espère, à mon tour, que mon commentaire a pu être utile…

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